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J'ai pleuré en lisant cela. Oui je sais ce n'est pas rare que Julie pleure mais ...
J'ai pleuré en lisant cela. Oui je sais ce n'est pas rare que Julie pleure mais ...
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- Pourquoi pleures-tu ?
- Mon frère, tu sais, il ne pouvait pas tuer, jamais il n'a pu lever son arme sur un homme, même sur une merde de milicien.
Il y avait chez Samuel un étrange mélange de sagesse et de colère. Je croyais les des inconciliables, jusqu'à ce que je le rencontre.
Samuel passe sa main sur son visage, en étirant ses larmes, il dévoile la pâleur de ses joues émaciées. Ses yeux sont rentrés au fond de leurs orbites, on dirait qu'ils y tiennent comme par miracle, il n'y a presque plus de muscle sur son visage, que de la peau translucide qui laisse paraître les os.
- C'était il y a si longtemps, reprend-il dans un murmure à peine audible. Te rends-tu compte, nous n'étions alors que cinq. Cinq résistants dans toute la ville et ensemble, nous n'avions pas cent ans. Moi, je n'ai tiré qu'une fois, à bout portant, mais c'était un salaud, un de ceux qui dénonçaient, qui violaient et torturaient. Mon frère, lui, était incapable de faire du mal, même à ceux-là.
Samuel s'est mis à ricaner et sa poitrine, rongée par la tuberculose, ne cessait de râler. Il avait une voix étrange, parfois empreinte d'un timbre d'homme, parfois d'une clarté d'enfance, Samuel avait vingt ans.
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- C'était au commencement. Mon frère avait le coeur d'un ange, la bouille d'un gamin. Il croyait au bien et au mal. Tu sais, j'ai compris dès le début qu'il était fichu. Avec une âme aussi pure, on ne peut pas faire la guerre. Et lui, son âme était si belle qu'elle brillait par-dessus la saleté des usines, par-dessous celle des prisons ; elle éclairait les chemins d'aube, quand tu pars au boulot avec la chaleur du lit qui te colle encore dans le dos.
A lui, on ne pouvait pas demander de tuer. Je te l'ai dit n'est-ce pas ? Il croyait au pardon.
Attention, il avait du courage mon frère, jamais il ne renonçait à partir à l'action, mais toujours sans arme. « A quoi cela servirait, je ne sais pas tirer ? » disait-il en se moquant de moi. C'était son coeur qui l'empêchait de viser, un coeur gros comme ça, je te le dis, insistait Samuel en écartant les bras. Il allait les mains vides, tranquillement, au combat, certain de sa victoire.
On nous avait demandé de saboter une chaîne de montage dans une usine du coin. On y fabriquait des cartouches. Mon frère a dit qu'il fallait y aller, pour lui c'était logique, autant de cartouches qu'on ne fabriquerait plus, autant de vies sauvées.
Ensemble, nous avons mené l'enquête. On ne se séparait jamais. Il avait quatorze ans, il fallait bien que je le surveille, que je prenne soin de lui. Si tu veux la vérité, je crois que tout ce temps, c'est lui qui me protégeait.
Il avait les mains pleines de talents, tu l'aurais vu avec un crayon dans les doigts, capable de dessiner tout et n'importe quoi. En deux traits de fusain, il t'aurait croqué le portrait et ta mère l'aurait accroché au mur de son salon. Alors, perché sur le muret d'enceinte, au beau milieu de la nuit, il a dessiné le pourtour de l'usine, colorié chacun des bâtiments qui poussaient sur sa feuille de papier comme le blé sort de terre. Moi, je faisais le guet et je l'attendais en bas. Et puis d'un coup d'un seul, il s'est mis à rire, comme ça, au milieu de la nuit ; un rire plein et clair, un rire que j'emmènerai toujours avec moi, jusque dans la tombe quand ma tuberculose aura gagné sa guerre. Mon frère riait d'avoir dessiné un bonhomme avec des jambes arquées comme les avait le directeur de son école.
Quand il a fini son dessin, il a sauté dans la rue et m'a dit « Viens, on peut y aller maintenant ».
Tu vois, mon frère était comme ça ; les gendarmes seraient passés par là, sûr que l'on se serait retrouvés en prisons, mais lui, il s'en foutait complètement ; il regardait son plan d'usine, avec son petit bonhomme aux jambes arquées et il riait à gorge déployée ; ce rire, crois-moi, je te le jure, emplissait la nuit.
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- Huit jours après, ma copine Louise a débarqué de la gare avec un carton qu'elle serrait sous le bras. Dans la boîte, il y avait douze grenades. Dieu sait comment elles les avaient trouvées.
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Le lendemain du jour où Louise était revenue avec son colis, nous partions à l'action ; c'était par une nuit froide et sombre, comme celle-ci, enfin différente, puisque mon frère était encore en vie. Louise nous accompagnait, jusqu'à l'usine. Nous avions deux revolvers [ ... ]. Mon frère ne voulait pas d'arme, alors j'avais les deux pistolets dans la sacoche de ma bicyclette.
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- Devant nous, la cartoucherie était dessinée comme un trait à l'encre de Chine dans la nuit. Nous avons longé le mur d'enceinte. Mon frère l'a escaladé, ses pieds accrochaient les meulières comme s'il montait un escalier. Avant de sauter de l'autre côté, il m'a souri et m'a dit qu'il ne pouvait rien lui arriver, qu'il nous aimait Louise et moi. J'ai grimpé à mon tour et l'ai rejoint comme nous en étions convenus dans la cour, derrière un pylône qu'il avait marqué sur son plan. Dans nos besaces, on entendait toquer les grenades.
Il faut faire attention au gardien. Il dort loin du bâtiment qu'on va brûler et l'explosion le fera sortir à temps pour qu'il ne risque rien, mais nous, que risquons-nous s'il nous voit ?
Mon frère se faufile déjà, il avance dans la bruine, je le suis, jusqu'à ce que nos chemins se séparent ; lui s'occupe de l'entrepôt, moi de l'atelier et des bureaux. J'ai son plan dans la tête et la nuit ne me fait pas peur.
J'entre dans la bâtisse, longe la chaîne de montage et emprunte les marches de la passerelle qui conduit aux bureaux. La porte est fermée avec un croisillon d'acier, solidement verrouillé d'un cadenas ; tant pis, les carreaux sont fragiles. Je prends deux grenades, arrache les goupilles et les lance, une dans chaque main. Les vitres éclatent, juste le temps de m'accroupir, le souffle vient jusqu'à moi. Je suis projeté et retombe bras en croix. Sonné, les tympans qui bourdonnent, du gravier dans la bouche, les poumons enfumés, je crache tout ce que je peux. J'essaie de me relever, ma chemise est en feu, je vais brûler vif. J'entends d'autres explosions qui tonnent au loin, du côté des entrepôts. Moi aussi je dois finir le travail.
Je me laisse rouler sur les marches de fer et atterris devant une fenêtre. Le ciel est rougi par l'action de mon frère, d'autres bâtiments s'illuminent à leur tour, au fil des explosions qui les enflamment dans la nuit. Je puise dans ma musette, dégoupille et jette mes grenades, une à une, courant dans la fumée vers la sortie.
Dans mon dos, les déflagrations se succèdent ; à chacune d'entre elles, c'est mon corps tout entier qui vacille. Il y a tant de flammes qu'il fait comme en plein jour, et par instants, la clarté se masque, faisant place au noir le plus profond. Ce sont mes yeux qui m'abandonnent, les larmes qui en ruissellent sont brûlantes.
Je veux vivre, je veux m'évader de l'enfer, sortir d'ici. Je veux voir mon frère, le serrer dans mes bras, lui dire que tout n'était qu'un absurde cauchemar ; qu'au réveil j'ai retrouvé nos vies, comme ça, par hasard dans le coffre où maman rangeait mes affaires. Ces deux vies, la sienne, la mienne, celles où nous allions chaparder des bonbons chez l'épicier du coin, celles où maman nous attendait au retour de l'école, celles où elle nous faisait réciter nos devoirs ; juste avant qu'ils viennent nous l'enlever et voler nos vies.
Devant moi, une poutre de bois vient de s'effondrer, elle flambe et me barre le passage. La chaleur est terrible mais dehors, mon frère attend et, je le sais, il ne partira pas sans moi. Alors je prends les flammes entre mes mains et je repousse la poutre.
La morsure du feu, on ne peut l'imaginer tant qu'elle ne vous a pas saisi. Tu sais, j'ai hurlé, comme un chien qu'on tabasse, j'ai hurlé à la mort, mais je veux vire, je te l'ai dit ; alors je continue ma route au milieu du brasier, en priant qu'on me coupe les poignets pour que la douleur cesse. Et devant moi, enfin apparaît la petite courette, comme mon frère l'avait dessinée. Un peu plus loin, l'échelle qu'il a déjà mise contre le mur. « Je me demandais ce que tu faisais, tu sais ? » me dit-il en me voyant la gueule noircie comme celle d'un charbonnier. Et il ajoute « Tu t'es mis dans un drôle d'état ». Il m'ordonne de passer le premier, à cause de mes blessures. Je monte comme je peux, en m'appuyant sur les coudes, mes mains me font trop mal. En haut, je me retourne et l'appelle, pour lui dire que c'est son tour, il ne faut pas traîner.
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- Mon frère est là, dans la cour, mais à mon appel, c'est la voix d'un autre homme qui me répond. Le gardien de l'usine met son fusil en joue et crie « Halte, halte ». Je sors mon revolver de ma besace, j'en oublie la douleur de mes mains, et je vise ; mais mon frère crie à son tour « Ne fais pas ça ! ».
Je le regarde et l'arme glisse entre mes doigts. Quand elle tombe à ses pieds, il sourit, comme rassuré que je ne puisse pas faire de mal. Tu vois je te l'ai dit, il a le coeur d'un ange. Les mains nues, il se retourne et sourit au gardien. « Ne tire pas, lui dit-il, ne tire pas, c'est la Résistance. » Il a parlé comme pour le rassurer, ce petit homme rondelet avec son fusil braqué, comme pour lui dire qu'on ne lui voulait pas de mal.
Mon frère ajoute « Après la guerre, ils te reconstruiront une usine toute neuve, elle sera encore plus belle à garder ». Et puis il se retourne et pose son pied sur le premier barreau de l'échelle. L'homme rondelet crie encore « Halte, halte », mais mon frère continue sa marche vers le ciel. Le gardien appuie sur la détente.
J'ai vu sa poitrine exploser, son regard se figer. Il m'a souri et ses lèvres imbibées de sang ont murmuré « Sauve toi, je t'aime ». Son corps est retombé en arrière.
J'étais là haut sur le mur, lui en bas, baignant dans cette mare rouge qui s'étalait sous lui, rouge de tout l'amour qui foutait le camp.
Samuel n'a plus rien dit de la nuit. [...] De ma paillasse, j'ai vu par-delà les barreaux quelques étoiles briller enfin dans le ciel. Je ne crois pas en Dieu, mais ce soir-là j'imaginais que sur l'une d'elles, scintillait l'âme du frère de Samuel.
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